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Sophie Taeuber-Arp. La règle des courbes

Sophie Taeuber-Arp. La règle des courbes : Vue de l'installation, « Sophie Taeuber-Arp. La règle des courbes / The Rule of Curves », Hauser & Wirth Paris, 2026. © Stiftung Arp e.V., Berlin/Rolandswerth et Hauser & Wirth. Photo : Nicolas Brasseur   


L'exposition


Longtemps restée en retrait dans l’historiographie de l’art moderne, dans l’ombre de la figure de son mari Jean Arp, Sophie Taeuber-Arp fait, depuis une vingtaine d’années, l’objet d’une relecture attentive de son œuvre. Cette reconsidération met en lumière un travail d’une grande cohérence formelle, élaboré à travers une pluralité de médiums et qui s’inscrit dans l’histoire de l’abstraction et des avant-gardes européennes.

L’exposition muséale "La règle des courbes", présentée à la galerie Hauser & Wirth, propose ainsi un parcours à travers l’œuvre de Sophie Taeuber-Arp en prenant pour fil conducteur un élément formel central : la courbe. Loin d’être un simple motif décoratif, celle-ci apparaît comme un véritable outil de pensée, permettant à l’artiste de déplacer les cadres établis de la grille moderniste et d’en éprouver les limites.

Dès ses premières expériences dadaïstes à Zurich, Sophie Taeuber-Arp développe une méthode fondée sur l’idée d’« exercice », héritée de sa formation en arts appliqués. Les gouaches, dessins et objets tournés de la période 1918-1920, notamment la série des "Têtes", témoignent de cette approche expérimentale. Développant un jeu entre la couleur et la forme, elle façonne un langage abstrait personnel qui, plus tard, la consacrera comme l’une des pionnières de l’art constructiviste. La courbe y sert à simuler le volume, à perturber la régularité du quadrillage et à instaurer une tension entre surface plane et espace tridimensionnel. Plutôt que d’opposer la ligne droite à la ligne courbe, l’artiste explore leur interaction, donnant naissance à des compositions à la fois instables et soigneusement structurées.

Dans les années 1930, cette recherche se prolonge et s’intensifie. Les formes deviennent plus organiques, comme en témoigne la série "Coquille" (1936-1938), où les lignes ondulées évoquent des structures naturelles sans jamais les imiter directement. Ces compositions, qu’il s’agisse de dessins ou de reliefs en bois, sont pourtant réalisées à l’aide d’instruments de traçage, perroquets, règles flexibles, gabarits, qui introduisent un paradoxe central dans l’œuvre : plus les formes semblent libres et vivantes, plus leur élaboration repose sur des outils techniques. La courbe devient alors le lieu d’un dialogue constant entre geste, instrument et standardisation.

Enfin, la série "Échelonnement" (1934-1939) occupe une place charnière dans le parcours. Par l’empilement et la répétition de formes courbes et droites, Taeuber-Arp interroge la notion de mesure, d’échelle et de rythme, introduisant une dimension temporelle au sein même de la composition. Les formes blanches, semblant découpées dans le fond coloré, oscillent entre positif et négatif, entre apparition et retrait.

"La règle des courbes" révèle une œuvre d’une créativité audacieuse, nourrie par les arts appliqués, attentive aux outils, aux gestes et aux usages. L’exposition permet d’en mesurer l’ampleur, malgré une trajectoire interrompue prématurément en 1943, et de saisir la manière dont Sophie Taeuber-Arp a développé, sur un temps relativement court, une logique formelle qui échappe aux trajectoires linéaires et aux classifications.

Alice Miquel

Quand


17/01/2026 - 07/03/2026

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